Fervente à thé
Hier soir, Dieu est passée chez moi.
Il a frappé à la porte du palier, parce que celle d’en bas était ouverte. Sinon, Il aurait sonné.
C’est ce qu’Il m’a dit quand je Lui ai ouvert. Il s’est présenté: « Bonsoir, Brigitte, Dieu, pour vous servir ». J‘ai pensé: « Zut, j’ai plus de monnaie, il va falloir que je lui donne un petit billet, et je suis vraiment raide en ce moment ». Mais Il a refusé l’argent que je cherchais dans mon sac et m’a dit qu’Il voulait juste discuter cinq minutes, qu’Il faisait une sorte de sondage.
Ca fait plus de quarante ans qu’on me dit de me méfier des gens, mais je n’écoute toujours que mon instinct, et le gars avait l’air sympa. Je L’ai fait entrer, et, pendant que j’allumais le poêle parce que le froid du soir arrivait, Il a débarrassé un coin de la table encombrée de bouquins, et Il y a posé une fesse dans une attitude très décontractée. J’allais faire du tchaï, ce thé indien que j’adore boire l’hiver, et je Lui en ai proposé. Et on a commencé à papoter comme deux vieux amis.
Je Lui ai tout de même dit que je ne croyais pas en Lui, mais Il a répondu qu’Il avait l’habitude, que ça faisait un peu plus de deux mille ans que c’était comme ça. On a ri tous les deux. Je Lui ai avoué que j’aimais bien le petit Jésus quand j’étais (beaucoup) plus jeune, je le trouvais si mignon. Après, vers la trentaine, il avait aussi un charme certain, mais je lui ai vite préféré Jim Morrisson. C’était beaucoup plus fun. Voir ce beau gars torturé sur une croix, ça ne m’a pas trop plu.
Et puis, je ne suis pas une fanatique; je n’aime pas les idoles. Il a rétorqué que s’Il avait eu autant de charisme que son fils, Il ne l’aurait peut-être pas envoyé à sa place pour la promo. Ca L’a fait rire de plus belle.
J’ai disposé quelques cookies sur une assiette et Il les a dévorés tout en parlant. Il avait ce visage qu’ont les gens du nord, le teint rose, les yeux très clairs et une barbe en collier d’un blanc laiteux.
Je Lui ai dit qu’en cette période de fêtes, je m’attendais plutôt à voir débarquer le Père Noël, mais ça ne L’a pas fait rire outre mesure, et sa moue dubitative m‘a donné la nette impression qu‘Il ne croyait pas au bonhomme. Cependant, très fair-play, Il a admis que l’idée d’un type là-haut, avec sa compagnie de lutins, préparant des cadeaux à déposer au pied du sapin, était un super coup publicitaire. « Et puis, c’est un beau rôle, et son costume est particulièrement seyant! ».
C’est vrai que Lui, dans sa tenue de beauf, survêt-col roulé-parka, n’avait pas l’air fringant. Mais je L’ai rassuré en Le complimentant sur son allure, que je trouvais sportive, pour un « homme » de son âge.
Il a sorti un carnet et un bic de la poche intérieure de la dite parka, et a noté très soigneusement mon nom dans la colonne ATHEES. Je me suis encore excusée de ne pas croire en Lui, mais il a fait un geste de la main qui voulait dire: « Bah, c’est pas grave! ».
Et puis, Il s’est levé, m’a remerciée pour le thé et les biscuits et on s’est fait la bise. « Bon, ben, à la prochaine alors? » J’ai dit: « Pas de problème, vous êtes le bienvenu ». Il avait l’air un peu fatigué, et je Lui ai souhaité bon courage pour la suite. Il a eu un haussement de sourcils très parlant et, en levant les yeux au ciel, a déclaré: « C’est qu’y a du boulot! Chuis pas encore rentré moi! »
Je l’ai raccompagné en lui disant que la voisine n’était pas là, qu’il faudrait qu’Il repasse demain s’Il voulait la voir, et Il est parti.
Ce soir, je me dis que j’ai encore dû rêver parce que les voisins ne l’ont pas vu, et finalement, c’est très bien comme ça.
Ca confirme ce que je pensais: Il n’existe pas.