Repassage sage
Je venais de finir le repassage qui traînait depuis des jours, et je m’étais affalée, sur le futon pour écouter Bach qui passait sur Radio Classique quand le moine est apparu dans le salon.
J’ai d’abord feint de ne pas le voir parce que j’ai eu un peu la trouille, je dois l’avouer.
Il ne bougeait pas, il me regardait.
Et puis, c’est devenu un peu gênant et je me suis sentie obligée de dire quelque chose, et il est sorti un Bonjour tout bête de ma bouche. Il a hoché la tête très respectueusement, mais n’a pas desserré les lèvres, qu’il avait figées en un léger rictus.
J'ai pensé qu'il n'était qu'une hallucination, que les tâches ménagères, décidément, ne me réussissent pas, que c'était bien la première fois que Bach me faisait cet effet.
Il avait pourtant l’air plus réel que moi à cet instant, mais je me sens souvent si floue que même un ectoplasme a des contours plus précis que moi. En tout cas, il était là, il bougeait (au moins la tête), sa respiration était lente et sa longue tunique safran frémissait à peine. Ses mains étaient croisées sur son estomac, ses pieds nus étaient joints par les talons. J’ai pensé bêtement qu’il avait adopté la position qu’on appelle « la première » en danse classique, une posture assez naturelle, les pieds en équerre pour l’équilibre, et le dos bien droit pour l’allure.
Je me suis redressée doucement pour lui faire face. Son visage sans âge, sans expression, m’était incroyablement familier. Mais je fréquente si peu les moines ou les Tibétains que j’ai pensé qu’on me jouait un tour, un gag en caméra cachée. J’allais lui sourire pour lui montrer que je n’était pas dupe lorsqu’il m’annonça que j’étais sa réincarnation et qu’il était heureux d’avoir pu entrer en contact avec moi.
J’en restai coite, baba, sciée, et je dus avoir l’air niais pendant plusieurs secondes, ce qui ne me met pas en valeur en général. Il s’avança doucement vers moi et me tendit une main que je pris dans la mienne. Le contact fut bref mais fulgurant. Une énergie incroyable circula dans nos corps et nos doigts irradiés par la chaleur qui s’en dégageait devinrent translucides comme traversés par la lumière.
Je fermai les yeux et lorsque je les ouvris, il avait disparu.
Ma main était brûlante et je mis un long moment à reprendre pied avec la réalité, enfin, si tant est qu’elle existe, disons avec ma réalité.
Le fer à repasser avait laissé son empreinte sur le joli tee-shirt mauve que je ne me décidais pas à jeter.
J’aurais voulu en savoir plus, lui poser des questions, et je me sentis frustrée et un peu vexée qu’il soit parti aussi vite. Avais-je rêvé? Est-ce que je crois à la réincarnation? Comment une telle rencontre est-elle possible? Suis-je complètement folle?
Je n’ai toujours pas répondu à ces interrogations, mais depuis, lorsque j’installe ma planche, j’espère toujours que Bach fera revenir mon moine.
Quant au petit haut mauve, je le cache sous un pull.