Danger imminent
Le type louche est entré dans la banque.
Il est derrière moi maintenant, dans la file d‘attente. Je vois son reflet dans la vitre blindée du guichet.
Je l’ai remarqué dehors qui fumait près de la porte. Je me tourne un peu pour mieux l’observer.
Il transpire abondamment. Il fait chaud sous la clim, certes, mais de là à dégouliner!
Il sue comme quelque un qui a quelque chose à se reprocher ou qui ne va pas tarder à le faire.
Il porte un long manteau sombre et élimé, le genre de vêtement qui peut camoufler un flingue. Il est tellement maigre qu’il pourrait même cacher une mitraillette.
Son regard est fuyant, et ça m’arrange parce que je n’aimerais pas qu’il croise le mien.
Personne n’a l’air de faire attention à lui. Serais-je encore la seule à l’avoir repéré?
Les gens sont d’une insouciance! Je me sens du coup investie d’une mission importante, celle de veiller à ce que son méfait fasse le moins de dégât possible. Je ne me mettrai pas entre l’arme et le banquier, mais je pourrai prévenir tout le monde qu’il faut se jeter à terre et éviter un moment de panique. Quand on est surpris, on peut faire n’importe quoi.
La salle est presque déserte. Je localise une vieille dame et un tout jeune homme qui parlent à un employé. Ceux-là sont fragiles. Il faudra les surveiller particulièrement lorsque nous serons pris en otage. Les deux autres personnes sont des cadres moyens qui ont dû s’absenter en douce du bureau pour venir chercher leur chéquier. Rien d’inquiétant, donc; ils n’ont pas l’allure de héros et ils seront certainement sages.
Des caméras doivent nous filmer à cet instant. Ces appareils, je les maudis d’habitude car je déteste ce manque de confiance, de liberté, cette sensation d’être toujours épiée , mais je me dis, en l’occurrence, qu’on pourra au moins le reconnaître malgré le mauvais portrait-robot que j’en ferai.
La file n’avance pas. L‘anti-héros devant moi ne vient apparemment pas pour un simple chéquier. S’il savait qu’il est en si grand danger, il se contenterait pour aujourd’hui de ce qu’il a dans les poches.
Le type s’agite un peu et le rythme de mon cœur aussi. Je ne le quitte plus des yeux maintenant mais il ne lève pas les siens.
Soudain, alors que le client précédent me laisse sa place, les choses s’accélèrent. Le braqueur en puissance place sa main sous un pan de son habit, le dos courbé, l’air plus sournois que jamais.
Je crie: « Tout le monde à terre! » et je me jette au sol. Je place mes mains sur ma tête comme on le fait dans les avions qui se scratchent, et j’attends. J’aurais dû lui parler, tenter de le dissuader. J’aurais pu essayer de le sauver de lui-même, peut-être l’aider à passer un cap difficile, voire lui prêter de l’argent. Je dois bien avoir 800 euros sur mon compte.
Je me sens si lâche tout à coup que je décide d’affronter la situation. J’ouvre les yeux, je me redresse, prête à toiser l’individu. Mais tout le monde est couché, le bandit aussi. Un vigile braque son arme vers moi, un autre me ceinture.
Je comprends qu’une fois de plus j’ai évité le pire. On ne me croira pas comme d’habitude. On mettra cette anecdote, qui fera encore rire le commissariat, sur le compte d’une paranoïa. Je suis emmenée dans un bureau. Je quitte la salle en fixant les yeux de l’homme que j’avais démasqué. Il ne soutient pas mon regard. Je ne dirai rien sur lui. Personnellement, je ne lui en veux pas. Après tout, il n’avait aujourd’hui simplement que l’intention d’agir.
La prochaine fois, celle où le drame aura lieu, je ne serais peut-être pas là.
Les gens sont d‘une insouciance, tout de même!