L'oubliée

Publié le par B.B

c--sar.jpg« Chérie…il est sept heures! »

Chérie? …Qu’est-ce qui lui prend?

Il chuchote. Il a passé la tête dans la chambre sombre où je suis couchée.

« Allez…tu vas être en retard! Il faut que je file, moi! »

En retard? Où? Qu’est-ce que je fais encore couchée à cette heure, moi? 
Ca ne me ressemble pas.

Je cherche l’interrupteur au-dessus du lit, mais j’ai beau balancer la main dans tous les sens, je ne le trouve pas. Qu’est-ce qu’il a encore fait avec cette lampe?

Bon sang, j’ai mal au crâne! J’ai dû exagérer hier soir, mais impossible de me souvenir à quelle soirée j’étais. C’est bizarre quand même parce que je ne sors pas souvent et je devrais donc…

« Chérie, (Ah, je ne m’y fais pas!) allez! Je t’ai préparé un thé. Je file. A tout à l'heure! »

Bon, il faut réagir, se réveiller complètement, savoir pour quoi je risque d’être en retard, et où il est parti, et ce qui se passe avec cette lampe de chevet.

Je me lève. Je suis un peu engourdie. Oui, j’ai dû faire la fête cette nuit et je me suis certainement couchée tard. Ca va me revenir. Ca doit arriver ce genre de truc quand on a un peu arrosé la veille.

Et puis, je me retrouve dans le couloir. Mais tout a changé: sa dimension, d’abord, il est immense, et les tableaux aux murs que je n’ai jamais vus, et ce parquet qui n’a pu être posé dans la nuit!

J’ai un moment de vide absolu. Un énorme néant me fait vaciller et je suis obligée de me tenir pour accéder à ce qui doit être le salon. J’y entre comme une zombie en me demandant ce qui m’arrive encore.

Je m’assois sur la première chaise que je rencontre. La pièce est vaste et deux élégants lampadaires diffusent une douce lumière. Des rideaux de lin brun sont tirés sur des fenêtres que j’imagine immenses. Le plafond est très haut et des boiseries blanches courent tout autour . Les meubles et les objets sont dignes de figurer dans une revue d’arts déco. 
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Qu’est-ce que je fais là?

Je ne vois qu’une explication: j’ai dû rencontrer ce gars hier soir dans un état second, on a couché ensemble, c’est pour ça qu’il m’appelle chérie et il me réveille pour que je rentre chez moi. Bon sang, qu’est-ce qu’il m’a pris de faire ça? Il m’a effectivement préparé une théière et une tasse que j’aperçois sur le comptoir de la splendide cuisine américaine.

En tout cas, ce type ne se mouche pas du coude. L’expression me fait rire intérieurement. Mais cet instant d’apaisement ne dure pas. Je réalise tout à coup à quel point je suis encore sous l’emprise d’une quelconque drogue lorsque la question de savoir où j’habite se pose.

Mince alors! Ce n’est pas banal comme situation. Ca ne m’est encore jamais arrivé!

J’effectue deux ou trois respirations profondes afin de pouvoir réfléchir et je me mets en quête de mes affaires.

Je repère un sac de cuir posé sur un fauteuil. Pourvu que ce soit le mien! Il est lourd. C’est bon signe car il me semble que le mien l’est toujours, et ce petit contact presque familier me rassure un peu. C’est en tout cas un sac que j’aurais choisi si j’en avais les moyens. Cette dernière réflexion n’a pas le temps de m’inquiéter. J’en sors déjà un énorme agenda , un trousseau de clés, un paquet de kleenex, un rouge à lèvres (Tiens? Un carmin qui ne me va pas du tout! J’ai dû l’emporter par erreur!), et enfin un portefeuille.

J’hésite un moment avant de l’ouvrir. Je sais inconsciemment que la découverte que je vais faire ne va pas me plaire. Je le pressens.

Alice Leibowsky. C’est le nom de la fille sur la photo d’identité. Elle aura quarante ans dans quelques jours, d’après sa date de naissance. C’est une très jolie brune à la peau pâle et aux grands yeux très clairs. Ca n’est donc pas mon sac! C’est peut-être la petite amie ou la femme de mon amant de la nuit.

Je remets en vitesse, à sa place, tout ce que j’ai sorti , et je me dirige vers la chambre pour m’habiller.

Mais le téléphone se met à sonner. Je retiens un petit cri. J’ai l’impression d’être prise en faute. La sonnerie retentit dans tout l’appartement et je ne bouge plus comme si l’on pouvait détecter ma présence, même sans décrocher. Un répondeur prend le relais et enregistre une voix d’homme légèrement brouillée par un brouhaha ambiant.

« Alice! Mais qu’est-ce que tu fous, bordel?…Réponds! On t’attend. Qu’est-ce qu’il t’arrive encore? »

Ben ça, je me suis déjà posée la question, justement! Apparemment, il n’y a pas que moi qui ait des problèmes.

« Bon, j’espère que tu es en route!…Je t’envoie quand même un taxi. Grouille-toi! C’est la folie, là! »

Et il raccroche.

Je me précipite pour récupérer mes affaires mais j’ai beau soulever les draps, défaire le lit, fouiller tous les recoins, je ne trouve pas le moindre vêtement. Je commence à paniquer sérieusement. Je finis par ouvrir la porte sur une immense penderie. Je suppose qu’ils doivent appeler ça le dressing. Il y a là des dizaines et des dizaines de robes, de pantalons, de tailleurs, de petits hauts. J’enfile une robe noire et les chaussures assorties que je trouve juste en dessous; j’attrape en sortant un long manteau. On dirait de la soie. Je me sens si chic que je décide de passer quand même devant le miroir avant de quitter les lieux.

J’y découvre une femme aux cheveux noirs en bataille. Ses yeux, qu’elle écarquille, sont d’un bleu translucide. Elle est plutôt jolie malgré son air ahuri. Mon cœur cogne comme un tambour, et je reste figée devant ce reflet d’une inconnue qui est moi.

On sonne à la porte. Je ne tressaille même plus. Je passe une main dans mes cheveux pour tenter de les discipliner. J’attrape « mon » sac et je tire la porte derrière moi. En bas des escaliers de l’immeuble bourgeois d’où j’émerge, un taxi m’attend et m’ouvre la portière en me saluant. Je m’y engouffre, un peu honteuse tout à coup d’être si peu apprêtée dans la rue.

Nous roulons depuis dix minutes sur de larges allées très embouteillées. Il fait nuit. Nous ne sommes donc pas le matin. Je ne comprends plus rien de toute façon. Je me décide tout de même à lui demander où nous allons. Il rit de bon cœur en me disant que ce sont des soirs qui ne s’oublient pas pourtant.

A qui le dit-il!

J’insiste cependant, et, en devinant un peu mon désarroi dans son rétroviseur, m’annonce que je suis nominée et que l’attribution du César est dans quelques instants, que je suis drôlement en retard, et qu’il a beaucoup, mais alors beaucoup aimé le personnage de mon dernier film,"L'Oubliée". 
J’y ai été si intense, si émouvante que je mérite amplement la récompense, et d’ailleurs, il est sûr que c’est moi qui l’aurait.

Je me laisse tomber en arrière sur le siège. Je reste longtemps ainsi à regarder les lumières du boulevard qui défilent, laissant apparaître, comme un spectre, « mon » visage, par intermittence.

J’ouvre le joli sac. Je saisis le tube de rouge carmin, et je maquille mes lèvres. 
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Un soir comme celui-là, il faut un minimum de standing.

 

 

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